
Il y a une chose qui m'était interdite dès la naissance, le genre d'interdiction qui ne se brave pas : être monsieur tout le monde.
Tout petit garçon, au milieu d'autres morveux de mon âge pour qui le terme de "métis" n'évoquait rien, je réalisais qu'il ne serait à priori pas facile pour moi de me fondre dans la masse. A l'époque, vraiment, ce terme ne voulait rien dire pour un gosse.. D'ailleurs pour être honnête, même dans cette foutue chanson de Julien Clerc, au départ, je n'avais pas capté la subtile dédicace. Ca sonnait plus comme une formule rigolote qu'autre chose, pour moi, genre "tassétissatomitessabisse", quelque chose comme ça, alors pour les autres..
Tu dégustes ton quatre heures dans la cour de récré, tranquille comme un grabataire, puis l'instant qui suit te fait comprendre qu'en fait, la légère différence de couleur entre ta paume et l'extérieur de ta main, ça ne vient pas du caramel de ton RAIDER. "Pas gravissime, te dis-tu d'abord, les gens aiment ça, le caramel !", mais tu finis par percuter : si ça t'intrigue, ça intriguera forcément les autres.
Par chance, les années 90 se sont pointées. Avec elles, débarquaient Yannick et sa Saga Africa et un tas de neo-hippies ravies de porter des boubous et de les enlever devant le zizi d'un Mamadou. L'âge d'or du métissage, une période durant laquelle je comprenais peu à peu qu'un jour, peut-être, mes enfants iront prendre place à coté de ce débile de gamin blond sur les paquets Kinder. (Ca, ça s'appelait déjà comme ça.) (Sans déconner, il a vraiment l'air con, ce gamin)Tout petit garçon, au milieu d'autres morveux de mon âge pour qui le terme de "métis" n'évoquait rien, je réalisais qu'il ne serait à priori pas facile pour moi de me fondre dans la masse. A l'époque, vraiment, ce terme ne voulait rien dire pour un gosse.. D'ailleurs pour être honnête, même dans cette foutue chanson de Julien Clerc, au départ, je n'avais pas capté la subtile dédicace. Ca sonnait plus comme une formule rigolote qu'autre chose, pour moi, genre "tassétissatomitessabisse", quelque chose comme ça, alors pour les autres..
Tu dégustes ton quatre heures dans la cour de récré, tranquille comme un grabataire, puis l'instant qui suit te fait comprendre qu'en fait, la légère différence de couleur entre ta paume et l'extérieur de ta main, ça ne vient pas du caramel de ton RAIDER. "Pas gravissime, te dis-tu d'abord, les gens aiment ça, le caramel !", mais tu finis par percuter : si ça t'intrigue, ça intriguera forcément les autres.
Et puis il m'a fallu grandir, parcourir du monde et comprendre ce qui se passait mal dans le mien. Etre métis, c'était joli ici, mais seulement si j'évitais d'être trop con. Devenir un métis digne de ce qu'il porte en lui de mixité culturelle, c'était ça, l'objectif. M'instruire sans devenir méprisant, conserver les racines sans devenir sectaire ; c'eût été trop stupide de devenir un Doc Gyneco, et bien trop dommage de finir dealer, le cul cloué à un banc en banlieue. Et ça use, de faire attention à ne pas trop pencher d'un coté ou de l'autre.
Avoir été métis durant les deux dernières décennies, c'était un peu ça : une perpétuelle recherche du "juste milieu".
Tout à l'heure, je buvais un verre avec de vieux amis lorsque l'une d'eux m'a complètement bloqué en me demandant pourquoi je n'obéissais à aucun "schéma conventionnel d'appartenance à une catégorie de personnes". J'ai la verve aiguisée en temps normal, mais je n'ai pas su quoi répondre, et ce n'était pas seulement parce que j'avais du mal à comprendre ce qu'elle venait de dire..
Après y avoir pensé toute la nuit, je crois que ça ne vient pas de ma nature elle-même, mais de tout ce dont j'ai conscience la concernant, ça conditionne un peu ma façon d'être. Etre particulier, dans les années 80 comme aujourd'hui - à fortiori aujourd'hui -, c'est toujours une affaire de précautions.